En bref : louer ses outils métier à un éditeur SaaS américain expose un cabinet français au CLOUD Act, à la dépendance tarifaire et au vendor lock-in. Posséder un plugin WordPress installé sur un hébergeur souverain rend ces trois risques caducs. Voici pourquoi je refuse, depuis le premier jour, de vendre Client Vault en SaaS.
Vendredi soir, dix-neuf heures. Vous fermez votre cabinet, vous rentrez chez vous. Quelque part en Californie, un développeur pousse une nouvelle version de son SaaS. Sans prévenir, il modifie une règle de stockage. Lundi matin, vous découvrez qu’un dossier client est devenu inaccessible. Vous appelez le support. On vous répond en anglais, sept heures plus tard.
Cette scène n’est pas une dystopie. C’est le quotidien de plusieurs milliers de cabinets français qui ont confié leur outil de travail à un éditeur dont ils ne maîtrisent ni le code, ni les serveurs, ni la juridiction. Et pendant qu’on vante l’agilité du cloud, on oublie de poser la seule question qui compte : à qui appartient vraiment ce qui fait tourner votre cabinet ?

Le SaaS n’est pas un outil. C’est un bail
On a pris l’habitude de dire « j’utilise Clio », « j’ai pris un abonnement TaxDome », « on est sur HoneyBook ». Le verbe est trompeur. Vous n’utilisez pas, vous louez. Et comme tout bail, ce contrat peut être résilié, modifié unilatéralement, ou rendu impraticable par un événement extérieur sur lequel vous n’avez aucune prise.
Le tarif initial qu’on vous a vendu n’est qu’un tarif d’appel. Quand HoneyBook lève 250 millions de dollars en série E, ce n’est pas pour vous offrir un meilleur produit l’année suivante. C’est pour rentabiliser ces 250 millions, ce qui se traduit, à terme, par une politique de pricing qui n’a plus rien à voir avec votre signature initiale. Quand Clio passe à 400 millions de chiffre d’affaires annuel, ses obligations envers ses investisseurs deviennent supérieures à celles envers ses utilisateurs. C’est mécanique, ce n’est même pas malhonnête. C’est juste le modèle.
Closd, qu’utilisaient des cabinets d’avocats français pour leurs transactions M&A, a été racheté par LexisNexis en 2024. Jarvis Legal aussi. Genapi, qui équipait des études notariales, est dans le giron de Septeo depuis 2017. Chaque rachat est une porte qui se ferme : changement de roadmap, fin de support sur des fonctions, migration forcée vers la stack du nouveau propriétaire. Les utilisateurs n’ont jamais signé pour ça. Ils n’avaient pas le choix.
Schrems II et le CLOUD Act ne sont pas des théories
Quand vous confiez les pièces de vos clients à un SaaS dont l’éditeur est basé aux États-Unis, vous les confiez aux États-Unis. Peu importe que les serveurs soient à Francfort ou à Dublin. Le Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act, voté en 2018, donne aux autorités américaines le pouvoir de réquisitionner toute donnée détenue par une entreprise américaine, où qu’elle soit hébergée. Ce n’est pas un hasard si la Cour de Justice de l’Union Européenne a invalidé le Privacy Shield en 2020.
« Les exigences du droit interne des États-Unis, et notamment certains programmes permettant l’accès, par les autorités publiques de cet État, aux données à caractère personnel transférées depuis l’Union vers cet État à des fins de sécurité nationale, comportent des limitations à la protection des données à caractère personnel qui ne sont pas encadrées de manière à répondre à des exigences substantiellement équivalentes à celles requises, en droit de l’Union. »
CJUE, arrêt Schrems II, 16 juillet 2020, C-311/18
Traduit : un cabinet français qui stocke des pièces clients sur un SaaS dont l’éditeur est américain ne peut plus s’abriter derrière la simple localisation européenne des serveurs. Il faut interroger l’éditeur, sa juridiction d’incorporation, la profondeur de ses obligations vis-à-vis des autorités américaines. Si le DPA que vous avez signé ne traite pas ces points en détail, votre conformité RGPD est, au mieux, fragile.

Le coût caché : ce que vous payez réellement sur cinq ans
L’argument économique du SaaS est trompeur. Soixante-dix euros par utilisateur et par mois, ça paraît raisonnable pour un cabinet de quatre personnes. Sur cinq ans, c’est seize mille huit cents euros. Et ce sont seulement les frais directs : on n’a pas compté les modules additionnels qu’on vous a vendus en cours de route, les hausses de tarif annuelles, le coût d’une migration de sortie quand vous voudrez changer.
Surtout, ce calcul masque un coût invisible mais bien réel : la dépendance. Tant que vous êtes locataire, vous ne pouvez pas vraiment partir. Le verrou n’est pas dans le contrat. Il est dans la friction de la migration : exporter vos données, les remettre dans un format exploitable ailleurs, retrouver les liens entre fiches clients et pièces, reconstruire les automatisations. Cette friction a une valeur économique. C’est elle que les éditeurs SaaS achètent quand ils acquièrent un concurrent. C’est elle qui vous pousse à accepter, malgré vous, la prochaine hausse de tarif.
Posséder ses outils n’est pas une nostalgie. C’est une discipline
Les avocats les plus expérimentés de ma génération ont commencé sur des logiciels qu’ils possédaient. Le code source était parfois fourni avec la licence. Le serveur était dans le placard à archives. Quand l’éditeur cessait son activité, le cabinet continuait. Quand le cabinet voulait migrer, il pouvait — la donnée était à lui, dans une base à lui, sur un disque à lui.
Cette époque n’a pas disparu parce qu’elle était inférieure. Elle a disparu parce qu’on a vendu, à toute une génération de pros, l’idée qu’externaliser était un progrès. C’était surtout un transfert de risque vers eux. Aujourd’hui, le bon sens revient — pas par nostalgie, par calcul. Et la pile technique a rattrapé l’idée : un site WordPress installé chez un hébergeur français, avec un plugin métier qu’on possède, donne aujourd’hui ce qu’aucun SaaS ne peut donner : la propriété pleine et entière des données, du code, et de l’avenir.
Pourquoi j’ai conçu Client Vault comme un plugin, pas un SaaS
Quand j’ai démarré Client Vault, l’option SaaS aurait été plus simple côté business : revenu récurrent, valorisation plus facile, tout est plus court à construire. J’ai refusé pour une raison qui n’est pas idéologique mais pratique. Tout ce que je vendrais en SaaS exposerait mes clients aux risques que je viens de décrire. Je ne pouvais pas, en bonne conscience, leur dire « confiez-moi les pièces de vos clients » tout en sachant que je devenais, mécaniquement, un point de défaillance unique.
Client Vault est donc un plugin WordPress. Il s’installe sur le serveur que vous choisissez — OVH, Scaleway, Infomaniak, o2switch, votre propre VPS, votre propre hébergement géré par votre agence. Les données restent là. Le code est lisible et ouvrable. Si demain je disparais, votre cabinet continue à tourner. Si demain vous voulez ajouter une fonction, votre développeur peut le faire. Ce n’est pas un slogan, c’est l’architecture.
Pour les agences WordPress qui me lisent : c’est précisément ce qui vous donne, à vous, un rôle économique fort. Un cabinet d’avocats ne va pas, seul, comprendre comment configurer un thème enfant, sécuriser un hébergeur, déployer un plugin métier. C’est votre métier, c’est votre marge. La souveraineté impose une médiation technique, et cette médiation a une valeur.
Ce que cette doctrine ne dit pas
Tous les SaaS ne sont pas mauvais. Pour un outil ponctuel, sans données métier critiques, sans dépendance opérationnelle forte, le SaaS reste rationnel. Je n’écris pas qu’il faut bannir Slack, Notion ou Google Workspace de votre quotidien. J’écris que pour la donnée qui fait votre métier — les pièces de vos dossiers, les bilans de vos patients, les contrats de vos clients —, la dépendance n’est pas négociable.
De même, je ne prétends pas que Client Vault remplace tous vos outils. Il ne fait pas la signature électronique qualifiée — pour ça, il y a Yousign et Universign, partenaires français reconnus. Il ne remplace pas un logiciel de comptabilité — Pennylane reste excellent pour ce qu’il fait. La doctrine n’est pas « tout sur WordPress ». Elle est : ce qui contient vos données métier critiques doit vous appartenir.
Faisons connaissance
Si la souveraineté de vos données client n’est pas négociable, et que cet article résonne avec ce que vous vivez en cabinet, échangeons en visio. Pas de promesse de remboursement, pas d’essai gratuit déguisé : la démarche que je vous propose est claire — vingt à trente minutes pour comprendre votre situation, voir si Client Vault peut y répondre, et décider ensemble.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le CLOUD Act et qui est concerné ?
Le CLOUD Act est une loi américaine de 2018 qui permet aux autorités fédérales américaines de réquisitionner des données détenues par toute entreprise américaine, indépendamment de la localisation des serveurs. Toute organisation qui confie des données à un éditeur SaaS américain — même si les serveurs sont en Europe — entre dans ce périmètre.
Pourquoi un cabinet français devrait-il refuser un SaaS américain ?
Pour les données métier critiques — pièces de dossier, bilans patient, contrats clients —, l’exposition au CLOUD Act et aux pricing hikes unilatéraux constitue un risque opérationnel et déontologique. Un cabinet français a des obligations de secret professionnel et de conservation qui ne se prêtent pas à la délégation totale.
Que devient ma data si mon SaaS est racheté ?
Le repreneur récupère les actifs, dont la base client. Les conditions générales sont généralement modifiables unilatéralement, sous réserve d’un préavis. La roadmap produit est revue, certaines fonctions disparaissent, le pricing peut évoluer. C’est ce qui s’est passé pour les utilisateurs de Closd, Jarvis Legal et Genapi en France.
Qu’est-ce que Schrems II en pratique pour un cabinet ?
L’arrêt CJUE Schrems II de 2020 a invalidé le Privacy Shield et durci les conditions de transfert de données vers les États-Unis. Les Standard Contractual Clauses ne suffisent plus à elles seules : il faut une analyse d’impact, et dans certains cas des mesures techniques supplémentaires. Un cabinet qui utilise un SaaS américain doit pouvoir justifier de ces analyses en cas d’audit CNIL.
Combien coûte vraiment un SaaS sur cinq ans ?
Le calcul direct est simple : tarif mensuel multiplié par soixante mois. Mais il faut ajouter les modules additionnels facturés en cours de route, les hausses de tarif annuelles, le coût des intégrations spécifiques, et le coût caché de la migration de sortie. Sur un cabinet de cinq personnes, le total dépasse souvent vingt-cinq mille euros sur cinq ans.
Un plugin WordPress, est-ce vraiment plus souverain ?
Si l’éditeur est français, l’hébergeur est français, et le code installé sur votre serveur, oui. La souveraineté ne tient pas à un slogan : elle tient au choix de l’hébergement, à la juridiction de l’éditeur, et à la propriété pleine du code. Les trois conditions doivent être réunies.



